Comme chaque année à la même époque, les officines néolibérales et libertariennes ressortent leur « jour de libération fiscale » qu’elles présentent comme étant le moment dans l’année à partir duquel vous arrêtez de travailler pour l’État et vous commencez à gagner de l’argent pour vous seul.
Comme chaque année, plusieurs journalistes aux connaissances économiques limitées vont reprendre cette propagande sans le moindre recul alors qu’il s’agit en réalité d’un outil idéologique dépourvu de toute scientificité, qui sous-entend que pendant plus de la moitié de l’année, les individus effectueraient une sorte de travail forcé, une corvée, pour nourrir un ogre bureaucratique, avant d’être enfin libres de jouir des fruits de leur travail. C’est du grand n’importe quoi qui démontre une méconnaissance totale du fonctionnement réel de l’économie.
Premièrement, les impôts, cotisations et autres taxes acquittées par les citoyens ne sont pas là pour entretenir une caste de bureaucrates improductifs mais sont la contrepartie de services dont bénéficie chacun de ces citoyens. Pensez aux soins médicaux, à l’enseignement, à la sécurité, par exemple. Qui osera prétendre, mis à part un voleur, qu’il n’est pas normal de payer pour des services dont on profite ?
Continuons avec une analogie avec les dépenses de la vie quotidienne. En appliquant le même raisonnement que nos chers propagandistes anti-Etat aux dépenses de nourriture ou de logement, on pourrait ainsi créer le « jour de libération alimentaire » qui correspondrait au « jour à partir duquel vous n’êtes plus obligé de travailler pour vous nourrir » et qui tomberait le 15 mars1, ou encore le « jour de libération domiciliaire » qui correspondrait au « jour à partir duquel vous n’êtes plus obligé de travailler pour pouvoir vous loger » et qui tomberait le 25 mars2. On pourrait même regrouper ces deux types de dépenses sous la catégorie « dépenses contraintes » et créer le « jour de libération des dépenses contraintes » qui tomberait 6 juin et qui correspondrait au moment dans l’année où vous arrêtez de travailler pour payer les dépenses indispensables et où vous commencez à être libre de travailler pour vous afin de satisfaire vos envies. Bref, on peut créer n’importe quel « jour de libération de quelque chose », ce qui montre le peu de pertinence scientifique de ce pseudo-indicateur.
Allons plus loin dans la mise à bas de cette idée de « jour de libération fiscale » en s’intéressant au mode de calcul et à son interprétation largement biaisée. Le calcul est extrêmement simple et même simpliste : on prend le salaire ou le revenu moyen des Français, on calcule tous les impôts, cotisations et taxes qui seraient payés avec un tel revenu puis on fait le rapport entre les deux et on regarde à quelle période de l’année ce rapport correspond.
Passons sur les problèmes méthodologiques que pose ce calcul comme le fait de rapporter les cotisations patronales au salaire brut alors que celles-ci en sont exclues ou encore sur le fait d’appliquer un taux de TVA uniforme alors que celui-ci dépendra des habitudes de consommation différentes d’un individu à l’autre (certains consommeront moins et préféreront épargner ou encore préféreront consommer davantage de biens de consommation à taux de TVA réduit, ce qui devrait conduire à diminuer la somme de TVA acquittée, mais bon la rigueur n’est pas le fort des idéologues et des propagandistes).
Je vais plutôt m’intéresser à l’interprétation consistant à opposer « travail pour soi » et « travail pour l’Etat ». C’est oublier le fait que de nombreuses personnes tirent leur revenu ou une partie de leur revenu des commandes publiques qui ne peuvent être passées que grâce aux impôts. Autrement dit, opposer une période pour laquelle les gens travailleraient pour l’Etat et une période où les gens travailleraient uniquement pour eux-mêmes n’a aucun sens puisque une partie de ce qui est versé à l’État permet à de nombreuses personnes de travailler pour en tirer un revenu qui leur permettra de satisfaire leurs envies ! Quelqu’un qui aurait un minimum de connaissances économiques ou scientifiques saurait qu’il a affaire ici à ce qu’on nomme un biais d’endogénéité (en gros cela signifie techniquement que dans le rapport impôts/revenu moyen, le dénominateur n’est pas indépendant du numérateur) .
De façon similaire, une grande partie des dépenses publiques sont ce qu’on appelle des transferts sociaux (retraites, indemnités chômage, allocations familiales, aides sociales) redistribués aux citoyens grâce aux impôts et cotisations sociales. Là encore cela signifie qu’il est absurde de parler de « jour de libération » puisqu’une partie de ce qui a été versé à l’État va être immédiatement redistribué aux citoyens qui pourront l’utiliser comme bon leur semble même si bien entendu, tout le monde ne bénéficiera pas de la même redistribution, celle-ci se faisant selon les revenus des personnes.
Ce qui m’amène au dernier biais : la diversité des revenus, qui est telle qu’elle rend la notion de date « libératoire » complètement inconsistante. En effet, entre un smicard et quelqu’un qui gagne 10 fois le SMIC, la part consacrée aux impôts et cotisations ne sera pas la même du fait de la progressivité de l’impôt sur le revenu et donc le jour de libération fiscale sera différent. Mais même à revenu identique, la part consacrée aux impôts pourra être différente entre deux individus si la composition de leur foyer diffère : un célibataire avec enfants paiera moins d’impôts sur le revenu qu’un célibataire sans enfant et verra par conséquent son « jour de libération fiscale » arriver plus tôt. Ainsi, même si on voulait accorder une once de scientificité à la cette notion, il faudrait en réalité considérer non pas UN jour de libération fiscale mais une multitude de jours qui correspondrait à la multitude de situations individuelles existantes. Ce jour de libération dont parlent les officines néolibérale n’est en fait valable au mieux que pour une infime partie de la population, il est même possible qu’il ne soit valable pour personne (puisqu’il est calculé à partir de moyennes). Autrement dit, même si on oublie les objections précédentes, ce pseudo-indicateur ne représente rien et n’est d’aucune utilité, en matière de sciences économiques.
Finalement, on s’aperçoit que le « jour de libération fiscale » n’est rien de plus qu’un outil de propagande au service d’une idéologie anti-Etat et anti-fiscaliste. Il est bien dommage que certains journalistes passent complètement à côté de cela et choisissent la facilité en relayant la propagande simpliste néolibérale par paresse intellectuelle.
Notes :
1 Selon l’INSEE les dépenses alimentaires représentaient en 2014, 20% des dépenses de consommation totales https://www.insee.fr/fr/statistiques/1379769
2 23% des revenus en moyenne en 2017 http://www.observationsociete.fr/modes-de-vie/logement-modevie/depenses-contraintes-le-poids-du-logement.html