Chacun d’entre nous a déjà entendu ou lu, que ce soit dans une émission de télévision, dans un journal ou sur les réseaux « sociaux » cette phrase, prononcée sur le ton de l’évidence : « En France, l’Etat prélève 45% du PIB, c’est-à-dire, 45% de la richesse produite ». Quelle grossière bêtise ! pourtant débitée par des « experts » présentés comme économistes. S’ils s’exprimaient correctement et | ou sans biais idéologique, ils devraient déclarer : « En France, les recettes fiscales représentent 45% du PIB ». « Représente »! On pourrait tout aussi bien dire : «les recettes fiscales représentent 60% du PIB produit par le secteur des services ». Cela voudrait-il dire que les impôts sont prélevés sur le secteur des services ? Evidemment non !
On pourrait ainsi écrire, de manière mathématiquement équivalente : « Le PIB de la France représente 222% des recettes fiscales », les résultats des comparaisons seraient strictement identiques.
Maintenant, pour bien comprendre pourquoi ça n’a aucun sens de dire que l’Etat prélève 45% du PIB, faisons une analogie avec le secteur de l’entreprise privée. Une entreprise privée E reçoit un certain montant de recettes (son chiffre d’affaires) provenant des autres acteurs économiques (individus, entreprises par exemple). Ceci correspond à un certain x% du PIB. Si l’on suit le raisonnement de nos « experts », on pourrait alors dire que « l’entreprise E capte x% du PIB » . Voilà déjà une formulation qui paraît bien curieuse. Mais encore, si on prend l’ensemble des entreprises privées, en 2019 la totalité des recettes perçues s’élève à 3656 milliards d’euros, d’après les données de l’INSEE. Le PIB, lui, s’élève à 2425 milliards d’euros. En continuant d’appliquer le raisonnement de nos « experts », on devrait conclure que le secteur privé capte… 150% du PIB !
Où est la faute ? Croire que les recettes perçues par E vont toutes être conservées par E. Le chiffre d’affaires de E se compose à la fois d’une partie qui va être gardée par E – et utilisée pour rémunérer les travailleurs (entre autres) – et une partie qu’on nomme consommations intermédiaires qui correspondent aux biens et services fournis par d’autres entreprises et qui ont été nécessaires pour la production de E. Le montant correspondant n’est donc pas conservé par l’entreprise mais reversé « immédiatement » aux entreprises fournisseuses (ce qui va contribuer au chiffre d’affaires de celles-ci). Voilà pourquoi il est faux de dire que « E capte x% du PIB ».
Le même raisonnement s’applique à l’Etat. Une grande partie de ses recettes ne va pas être conservée mais « immédiatement » réinjectée soit pour payer les biens et services fournis par des entreprises, soit sous forme de prestations sociales (retraites, chômage, allocations, par exemple). Et voilà pourquoi il est également faux de dire que « l’Etat prélève (ou capte) 45% du PIB ».
Pour ceux qui ne sont pas convaincus, un exemple détaillé d’une économie dans laquelle les recettes de l’Etat représentent 110% du PIB et pourtant dans laquelle existe aussi un secteur privé.
Soit un pays dans lequel :
- la production totale du privé est de 110
- la production non-marchande (services publics) est de 40
- les consommations intermédiaires pour la production privée sont de 40
- les consommations intermédiaires pour le public sont de 10
- la somme des salaires dans le privé est de 50 (25 de salaire net + 25 de cotisations sociales)
- la somme des salaires dans le public est de 30 (15 de salaire net + 15 de cotisations sociales)
- les profits du privé sont de 20 (10 vont aller à l’investissement, 10 vont former les revenus du patrimoine)
- les prestations sociales en espèces s’élèvent à 70 [40 de prestations de sécurité sociale (par ex. allocations familiales, indemnités chômage, retraites) + 30 de prestations de l’Etat (par ex. RSA)]
- les impôts (hors cotisations sociales) s’élèvent à 70
Je rappelle les trois relations fondamentales :
PIB = Production – Consommations Intermédiaires
PIB = Salaires + Profits
PIB = Consommation des ménages + Investissement
Dans notre exemple, on a PIB(marchand)=70, PIB(non-marchand)=30, PIB(total)=100.
Intéressons-nous au revenu disponible des ménages, revenu qui correspond à ce que les ménages vont pouvoir dépenser auprès des entreprises privées, après avoir payé les impôts et reçu les prestations sociales.
Revenu Disponible = Salaires + Revenus du Patrimoine + Prestations Sociales – Impôts – Cotisations Sociales
Dans notre exemple, cela donne :
Revenu Disponible = 80 + 10 + 70 – 70 – 40 = 50
On a également les relations :
- Dépenses Publiques = Salaires(public) + Consommations Intermédiaires(public) + Prestations Sociales
- Recettes Publiques = Impôts + Cotisations Sociales
Dans notre exemple, cela donne
- Dépenses Publiques = 30 + 10 + 70 = 110
- Recettes Publiques = 70 + 40 = 110
On est ainsi face à une économie dans laquelle les recettes – et les dépenses – publiques représentent 110% du PIB et pourtant dans laquelle il existe un secteur privé productif et des individus qui disposent d’un revenu qu’ils peuvent dépenser à leur guise en consommant des biens et services produits par les entreprises privées ! Impossible alors de prétendre que l’Etat capte plus de 100% du PIB (ce qui serait déjà absurde) puisque les individus possèdent un revenu qu’ils peuvent dépenser librement et puisqu’une partie de la production privée est consommée par les ménages.
CQFD
Pendant que j’y suis…
Une autre idée reçue souvent débitée par les mêmes « experts » médiatiques est : « Trop de prélèvements obligatoires nuisent à l’économie en réduisant la richesse produite ». Pour vérifier cette assertion, j’ai consulté les données de l’OCDE et construit le graphe suivant, représentant le PIB par habitant en fonction des recettes fiscales exprimées en % du PIB.

Il est clair qu’il n’apparaît aucune relation négative entre niveau d’impôts et richesse. Voilà une nouvelle idée reçue battue en brèche.